Randall’s Island

Manhattan vu depuis le sud de Randall’s Island

Randall’s Island est une île située au confluent de la Harlem River et de l’East River. Elle est reliée au Bronx au nord et à Harlem à l’ouest par quelques ponts et passerelles piétonnes. L’île est accessible depuis Astoria (Queens) à l’est via le pont Robert F. Kennedy (abrégé en RFK Bridge), généralement appelé le Triborough Bridge car il relie trois boroughs de la ville : le Queens, le Bronx et Manhattan. Ce pont peut être emprunté à pied ou à vélo entre Astoria et Randall’s Island. À déconseiller aux personnes sujettes à un vertige important, car la rambarde de la section du pont qui surplombe l’East River n’arrive qu’à peine au-dessus de la ceinture.

Cela faisait plus de deux mois que nous n’avions pas découvert pour la première fois un nouvel endroit à New York. Comme nous restons réticents à emprunter les transports en commun, nous cherchions des idées de promenades à pied réalisables depuis notre appartement, lorsque quelqu’un nous a parlé de cette île et du moyen de nous y rendre depuis le Queens.

Randall’s Island est née de la fusion de deux îles, Randalls Island et Wards Island, suite au comblement du chenal qui les séparaient. L’endroit est un étrange patchwork de pelouses, de terrains de sports, de bâtisses imposantes, de zones industrielles et de terrains vagues, le tout sillonné de routes et constellé de parkings. L’Expressway Grand Central Parkway qui emprunte le Triborough Bridge la traverse de part en part, de même que les voies ferrées Amtrak qui passent sur le pont Hell’s Gate parallèle.

Dimanche après-midi dernier, la température clémente et l’usure du confinement ont poussé de nombreuses familles à se retrouver sur les pelouses de l’île pour un pique-nique, des jeux ou un barbecue, bien que ces derniers soient encore officiellement interdits. L’île se parcourt agréablement à vélo ou en roller. Tous les chiens du coin étaient également de sortie. Le long de la Harlem River, une promenade doublée d’une piste cyclable est agrémentée de massifs de fleur opulents. Une plage permet d’accéder à la rivière où quelques badauds se trempent les pieds. Il ne faut pas imaginer une plage de sable fin mais une mince bande de terre recouverte de cailloux et gravillon qui descend en pente douce vers l’eau.

Un terrain de sport de Randall’s Island vu depuis le Triborough Bridge

Le temps retrouvé

Ce confinement est un temps en lui-même et non une période, car on n’est jamais sûr de bien en identifier la fin. Celle-ci est repoussée d’annonce en annonce – en tout cas à New York – et même lorsqu’une date sûre semble enfin se dégager, un deuxième temps tout aussi incertain s’insère dans la trame du premier, au sens où le déconfinement va être long et s’annonce lui-même comme un moment à part entière, intégré à ce « temps du Covid » dont on n’a pas fini de parler. Cette situation inédite bouleverse le temps tel qu’il se vit normalement chaque année à la même période : fêtes religieuses (Pâques, le Ramadan et l’Aïd El-Fitr, Pessah), temps forts scolaires qui rythment la vie des écoliers, des étudiants et de leurs parents (examens, vacances scolaires), saisons (le printemps, les arbres en fleur, l’allongement du jour et ce que cela signifie habituellement pour nous : sortir, profiter du soleil), jours fériés et ponts, paiement des impôts, préparation des vacances d’été. Tous ces repères habituels se dissolvent, car tous les jours se ressemblent depuis deux mois, si ce n’est la distinction entre jours travaillés et jours non travaillés, et aucune activité ne vient rappeler que l’on avance dans l’année.

Certains le considèrent comme un temps perdu, des mois « blancs », du fait d’un arrêt d’activité commerciale, d’une perte d’emploi, d’une perte d’envie, d’une baisse de morale, bref une perte de temps dont on attend la fin avec impatience. D’autres, au contraire, le mettent à profit et le considèrent comme un temps retrouvé, par exemple pour se consacrer à une activité jusque là sans cesse repoussée, par « manque de temps » bien sûr, ou encore pour passer plus de temps avec ses « co-confinés » (conjoint, enfants, parents), bref consacrer une partie de ce surcroît de temps qui leur est offert par un concours de circonstances extraordinaire.

Mais plus que du temps physique, c’est avec le temps émotionnel que chacun doit composer. Toute cette période où l’on se retrouve cloîtré chez soi fait peur et l’on craint de s’ennuyer, d’avoir trop de ce temps dont on ne sait que faire. C’était au début du confinement, ce déluge de blagues et de courtes vidéos, que chacun compose ou partage, pour exorciser cette peur et tromper un ennui réel ou supposé. Puis, au fil des semaines et des initiatives d’organismes culturels (musées, opéras, etc.) et d’éducation (universités, plateformes de formation en ligne), une profusion, un amoncèlement inouï d’opportunités facilement accessibles, car mises à disposition gratuitement via Internet, que l’on n’a sans doute jamais autant sollicité, se fait jour. Paradoxalement, et ironiquement, à force de vouloir occuper et compenser ce temps soudainement disponible, on se retrouve avec l’excès inverse d’une surenchère d’occupations, si bien que plusieurs années de confinement, si pas plusieurs vies, ne suffiraient pas à épuiser ce nouveau champ des possibles.

Chacun se retrouve à devoir réapprendre à maîtriser son temps. La frontière « pro/perso » s’est considérablement estompée pour tous ceux qui télétravaillent ou qui étudient. Les parents doivent canaliser leurs enfants et leur réapprendre à structurer leur apprentissage. Tout ce temps n’est pas exclusivement à soi, il faut encore en consacrer une part, et probablement davantage qu’avant le confinement , aux autres – collègues, amis, famille, aussi bien les « co-confinés » que les proches qui, sans mauvais jeu de mot, sont trop loin pour qu’on puisse leur rendre visite, a fortiori quand on est expatriés.

De tout, il resta trois choses:

La certitude que tout était en train de commencer,

La certitude qu’il fallait continuer,

La certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé.

Faire de l’interruption, un nouveau chemin,

Faire de la chute, un pas de danse,

Faire de la peur, un escalier,

Du rêve, un pont,

De la recherche…

Une rencontre

Fernando Pessoa

Les lieux intermédiaires

Autour du quartier d’Astoria où nous habitons, il existe deux lieux – quartiers ou portions de quartiers – que je qualifie d’intermédiaires, au sens où ils constituent un espace propre, souvent plus vide et plus pauvre d’ailleurs, entre deux quartiers plus animés et à l’identité plus affirmée. N’étant pas urbaniste, je ne sais pas quel est le vocable le plus approprié pour les désigner, si tant est qu’il y en ait un.

L’un se situe entre Astoria et Long Island City au sud et correspond à peu près au quartier de Dutch Kills – qui, administrativement, fait partie de Long Island City – surtout du côté de Northern Boulevard et autour de la 21st street.

Lorsqu’on s’y promène, les passants se font plus rare. Il y a peu de commerce, sinon une quantité incroyable de petits garages automobiles, dont neuf dixièmes sont tenus par des Hispanos et le reste par des Bengladais. Je n’ai pas encore vu à New York une seule chaîne de réparation de voiture, alors qu’on n’a quasiment plus que ça en France (Speedy, Midas et consorts). Ici, le petit garage familial est roi. On en voit parfois dix ou plus alignés les uns à la suite des autres, certains pas plus larges que le rideau de fer de leur garage, d’autres plus vastes avec une installation de lavage de voiture longue comme un corridor. On se croirait dans une ville médiévale, où chaque guilde avait sa rue. Il faut voir le personnel s’activer autour de chaque voiture prête à être livrée au client, ou bien de celles qui sortent des installations de lavage, à deux ou trois par voiture, en train de la laver à grande eau, de la savonner du toit au châssis ou de la briquer centimètre par centimètre extérieur comme intérieur avec des peaux de chamois. Les bagnoles en ressortent plus brillantes qu’à l’issue de la chaîne de fabrication à l’usine.

Le reste de cette zone est constituée sommairement d’entrepôts en brique plus ou moins délabrés et toujours vides et, vers la 21e rue, de lotissements d’immeuble que l’on devine à loyers modérés. Les rues et les trottoirs ne sont pas entretenus et se défoncent au fur et à mesure du trafic. L’endroit ne craint pas, non, c’est juste un creux entre deux bosses. Je ne serais pas étonné que, dans quelques années, ce quartier soit démoli portion par portion et remplacé par des immeubles de bureau ou résidentiels flambants neufs, comme il s’en construit autour de le la ligne de métro aérien, N/W quelques blocs plus au sud.

Cette zone continue le long de Northern Boulevard et s’y peuple de grandes surfaces commerciales – le m² doit y être moins cher – et d’un concessionnaire pour à peu près toutes les marques automobiles vendues aux US. L’endroit fait cette fois office de tampon entre Astoria au nord et Sunnyside au sud. Il est frappant de constater comment, une fois franchi le pont ferroviaire qui sépare les deux quartiers, on bascule sans autre transition d’une zone commerciale sans charme côté Astoria à un quartier résidentiel soigné, pour classe moyenne prospère qui aspire au calme, avec maisons fleuries et allées ombragées, à Sunnyside.

L’autre quartier intermédiaire se situe à l’est d’Astoria, au niveau de Woodside.

Nous y sommes passés récemment en nous rendant à la boulangerie-pâtisserie Cannelle à Jackson Heights. Un jour je comprendrai peut-être pourquoi une des meilleures pâtisseries françaises de New York s’est établie dans ce trou, donnant sur le parking d’un supermarché en plein quartier résidentiel, loin de tout, sauf de l’aéroport de La Guardia avec, en temps normal (c’est-à-dire pas maintenant), les avions en phase d’atterrissage qui passent presque à la verticale à cent ou cent-cinquante mètres au-dessus des têtes. D’abord à nouveau des résidences à quartier modéré, quelques petites boutiques le long des avenues, et des habitants qui ne respirent pas la richesse. Puis, en continuant sur la 31e avenue, on tombe sur un non-lieu, passant au-dessus de certaines voies d’une autoroute, en-dessous d’autres, avec de l’eau qui suinte du tablier, encore quelques garages improbables. L’endroit doit être en bas de la liste de maintenance de la voirie et du service de ramassage des ordures. Quelques blocs plus loin, arrivés à Jackson Heights, la vie normale reprend son cours avec des maisons proprettes, des habitants qui s’occupent de leurs jardins, et leurs voitures garées le long du trottoir ou dans l’allée menant à leurs garages. Chaque quartier apparaît comme une poche, séparé des voisins par une couture dont personne ne s’occupe.

Dernières nouvelles de derrière la fenêtre

C’est officiel, le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, l’a reprécisé récemment : certaines régions de l’État vont rouvrir à compter du 15 mai. 7 critères ont été définis (nombre de nouvelles hospitalisations, nombres de lits en réas disponibles, nombres de tests réalisés, etc.) et les différentes régions de l’État notées selon ces critères, comme le montre cette carte. En revanche, mauvaise nouvelle pour nous et nos 8,6 millions de voisins, la réouverture de la ville de New York n’est pas pour tout de suite. Cuomo a indiqué qu’elle n’aurait pas lieu avant la fin juin, au minimum. Bill de Blasio, le maire de la ville, a de son côté annoncé que cela n’aurait pas lieu « avant plusieurs mois ». On le voit sur la carte, la ville est la région de l’État qui a la plus basse note selon les critères énoncés et, comme le rappelle cet article récent du New York Times, les caractéristiques clés de la ville ne jouent pas en sa faveur. New York est la ville la plus dense du pays, a le réseau de transport en commun – notamment ferré – de loin le plus important d’Amérique du Nord et c’est la ville la plus touristique du pays, même si, avec la situation actuelle, on n’est pas près de revoir des touristes dans le coin. Autrement dit, tous les ingrédients sont réunis pour que l’épidémie reparte de plus belle dès les premiers signes de déconfinement. Les écoles sont fermées jusque septembre et, pour l’instant, rien ne dit qu’elles rouvriront à ce moment-là.

Alors, comme la fourmi sur la photo en tête de l’article, qui arpentait le cordon du store d’une de nos fenêtres, il va falloir continuer à être inventifs, à nous armer de patience et à nous occuper entre les murs de l’appartement.

Conseils aux expats : Travailler aux USA – I

Vaste sujet s’il en est. Pour commencer, faire le point sur sa situation personnelle et professionnelle, sa motivation pour travailler aux États-Unis et ses objectifs à plus ou moins long terme. En effet, selon sa situation familiale (célibataire, en couple, avec ou sans enfants), sa formation, son expérience professionnelle et l’intention avec laquelle on vient dans le pays, chercher un travail ne veut pas dire la même chose. Si, pour illustrer avec deux exemples, vous vivez seuls avec quelques années d’expérience dans un domaine a priori porteur aux USA (informatique, commerce, marketing, etc.) et voulez vivre votre « rêve américain » aussi longtemps que ça marchera, ou si vous suivez votre conjoint qui a décroché un job aux USA, avez la moitié de votre expérience professionnelle derrière vous et êtes accompagnés d’enfants, vous n’aborderez pas le sujet sous le même angle et ne tiendrez pas compte des mêmes paramètres. Je précise que je ne juge ou critique aucune de ces situations, ni toutes celles que je n’ai pas abordées. Il y a une infinité de cas possibles et je ne prétends pas pouvoir tous les aborder, je me contenterai de dresser à grands traits les principaux cas de figure. De nombreux sites et blogs plus spécialisés portent sur le travail aux USA et en ont une meilleure connaissance que moi. Dans cet article et les suivants sur la recherche d’empli, je fais volontairement abstraction de la situation actuelle avec le Covid-19 qui, de fait, bouscule pas mal de choses et a un fort impact sur le marché de l’emploi.

Première question : êtes-vous « meneur » (c’est vous qui cherchez ou avez décroché un travail aux USA) ou « suiveur » (vous suivez votre conjoint qui a décroché un job aux États-Unis) ? À nouveau, aucun de ces termes n’est péjoratif.

Dans le premier cas, l’ordre des opérations à effectuer (en très gros) est :

  • Vous trouvez un employeur aux USA qui accepte de vous embaucher et de vous sponsoriser, ou vous êtes mutés dans la filiale aux USA de l’entreprise pour laquelle vous travaillez déjà, ou vous êtes embauchés ou mutés dans un établissement du corps diplomatique (ambassade, consulat) ou dans un organisme international ayant son siège ou des bureaux sur le territoire américain (ONU et ses nombreuses agences rattachées, Banque Mondiale, FMI, etc.). Le choix de l’employeur détermine de facto votre future localisation géographique.
  • Vous obtenez un visa de travail grâce à l’appui de votre employeur.

À noter que dans ce premier cas, votre visa est lié à votre employeur. Donc si vous êtes licenciés ou démissionnez, vous perdez votre visa. Si vous voulez continuer à travailler sur le territoire américain, il vous faudra donc trouver un autre employeur qui vous sponsorisera pour un nouveau visa, avant de perdre votre précédent emploi et le visa qui va avec. Par ailleurs, la liste des visa possibles est pléthorique et ressemble généralement à un jeu de bataille navale. À peu près tout l’alphabet y passe.

N’ayant aucune connaissance particulière sur ce sujet, je n’aborde pas le cas ou vous souhaitez créer ou reprendre une entreprise aux États-Unis. Je sais juste que dans ce cas, il s’agit d’un visa E1 ou E2.

Dans le deuxième cas, l’ordre des opérations à effectuer (en très gros) est :

  • Vous « héritez » d’un visa en tant que conjoint d’un détenteur de visa. Selon le visa de votre conjoint, le vôtre sera soit identique, soit différent (par exemple la même lettre mais pas le même chiffre). Votre visa vous permettra ou non de travailler à votre tour aux États-Unis, et selon potentiellement des conditions particulières. Bien vous renseigner sur les règles et conditions liées à vos visas particuliers. Souvent, vous devrez obtenir un permis de travail (généralement appelé EAD pour Employment Authorization Document, mais je sais qu’il en existe d’autres types, sans en savoir plus) en plus de votre visa une fois arrivé sur le sol américain pour pouvoir y travailler.
  • Vous serez localisés à un endroit bien précis (typiquement une ville) sur le territoire et devrez trouver un travail à cet endroit (ce qui élimine de fait des employeurs potentiels).
  • Vous devrez trouver un employeur qui vous permet de demander ensuite votre EAD ou bien avez la possibilité de demander un EAD pour lancer votre propre business (self-employment).

À noter que pour pouvoir bénéficier d’un visa en tant que conjoint, vous et votre conjoint devez impérativement être mariés. Ni le PACS, ni toute autre union civile ou libre ne sont reconnus par le gouvernement américain. En revanche, le mariage homosexuel est reconnu. De plus, il faut être mariés depuis au moins 3 mois (de mémoire, à revérifier) avant la demande de visa. Étrangement, il y a toujours un boom du nombre de mariages dans l’année qui précède la demande de visa et le départ pour les USA. Si vous n’êtes pas mariés, chacun devra mener sa propre recherche d’employeur-sponsor et faire sa propre demande de visa. Dans le jargon administratif américain, celui qui trouve un emploi et fait la demande de visa initiale est appelé « principal alien« , tandis que son conjoint est qualifié de « dependent alien« . Ça sonne très Rencontre du 3e type.

Le bon côté de l’EAD est qu’il ne dépend pas de votre employeur. Paradoxalement, vous avez donc plus de souplesse que votre conjoint et pouvez changer d’employeur sans formalité particulière ni perte d’EAD. Côté face, votre visa et donc votre EAD sont en revanche liés à votre conjoint et, surtout, à son employeur. Donc, si votre conjoint perd ou quitte son emploi, votre propre visa et votre EAD seront également terminés, et par conséquent votre propre emploi.

Sous le soleil et avec le masque

Ce premier week-end de mai a été particulièrement ensoleillé et doux, presque estival, à New York, après une semaine plutôt fraîche et humide. Couplé avec un confinement en place depuis plus d’un mois, l’occasion était trop tentante pour nombre d’habitants du quartier. Les t-shirts, shorts, débardeurs et robes d’été ont proliféré, mais quasiment toujours avec le masque sur le visage, ce qui donne un curieux mélange de détente, de séduction et de crise médicale. La palme de l’élégance du moment revient à une jeune femme aperçue depuis nos fenêtres qui avait réussi à assortir sa robe d’été cerise avec un masque facial rouge et des gants d’une couleur similaire.

Le parc Socrate et le parc d’Astoria, tous deux pourvus de pelouses et situés au bord de l’East River, étaient noirs de monde, avec force bronzette, jeux en plein air et rencontres canines, au prix d’une distanciation sociale toute relative. Des vendeurs de glace avaient flairé l’aubaine et avaient stationné leurs véhicules juste devant les parcs. La ritournelle entêtante émise régulièrement par leurs camions – et qui a le don de m’insupporter dès la première note – appâtaient de loin le chaland. Le long de la rivière, sur la promenade face au parc d’Astoria, des badauds bavardaient avec le masque à portée de main, dévoraient leurs cornets ou prenaient en photo la vue sur Manhattan encadrée par le Triboro Bridge. On aurait dit qu’eux aussi se rappelaient soudainement qu’ils habitaient dans une ville plus grande que les quelques pâtés de maisons autour de leur résidence, et redécouvraient la présence imposante des tours de Manhattan de l’autre côté du bras d’eau.

Sur la 30e avenue, une des principales artères commerçantes du quartier, quelques bars se débrouillaient pour servir des boissons à emporter. Plusieurs clients avaient répondu présents et sirotaient leurs bières dans des gobelets jetables, debout le long du trottoir, à proximité de la devanture des bars et à distance les uns des autres. Chacun cherchait un compromis entre relaxation et contraintes, et cela valait bien la peine de passer pour une fois outre à l’interdiction de consommer une boisson alcoolisée dans les espaces publics.

Bien entendu, si nous avons été témoins de ces menus faits et gestes, c’est parce que nous-mêmes avons cédé à la tentation de cet avant-goût d’été où la dernière mode est de sortir masqué.

Happy Newyorkanniversary

Cela fait aujourd’hui un an pile que nous sommes arrivés à New York. Ça se fête ! Ça tombe bien, le gouverneur de New York partage notre vision des commerces essentiels et a décrété que les Wine & Liquor stores en étaient.

Le lendemain matin, ma femme commençait son nouveau boulot et, dans un état de fraîcheur passablement compromis par le fait d’être arrivés la veille au soir après un vol transatlantique et six heures de décalage horaire, nous nous plongions tête la première dans les joies du commuter local: acheter ses cartes de métro, vérifier la ligne et la destination du train, goûter l’affluence de l’heure de pointe, et sortir du métro dans la cacophonie étourdissante de Midtown. And the rest is history

Le temps a, évidemment, passé vite. Nous nous sommes habitués à notre vie d’expat et à la vie de tous les jours dans la Grosse Pomme. Après un mois dans un AirBnB à Crown Heights (quartier que je déconseille par ailleurs) le temps de trouver une location, nous avons emménagé à Astoria, un quartier dont nous n’avions jamais entendu parler six mois plus tôt, loin des sentiers touristiques et des gratte-ciels mais authentiquement new-yorkais, c’est-à-dire hautement multiculturel. Nous nous y plaisons, y avons déniché un appartement convenable et avons réussi à y fourrer nos affaires qui entre temps voyageaient en container depuis la France. Le chat y a pris ses marques et nous aussi. Depuis, de nouvelles routines ont rythmé notre quotidien et aplani certaines aspérités des premières semaines. Nous ne connaissions à peu près personne sur place avant de venir mais avons progressivement constitué un réseau d’amis et de connaissances, pour l’instant il est vrai essentiellement constitué d’expatriés, francophones ou non.

Tout ne s’est, évidemment, pas passé comme je le prévoyais. Le plus gros imprévu restant, comme à peu près partout sur le globe, l’épidémie de Covid-19 qui a verrouillé New York – devenu le plus gros cluster des États-Unis, même si l’épidémie est entrée dans le pays à partir de l’État de Washington et de ses liaisons aériennes avec l’Asie – fait baisser le rideau à bon nombre de ses commerces, vidé la mégalopole de son trafic et de ses touristes, et cloîtré ses habitants. Le gouverneur de l’État de New York prévoit, sauf contre-ordre de dernière minute, une réouverture progressive de l’État à compter de mi-mai. Celle-ci sera ici aussi à géométrie variable et fonction du nombre des contaminations et du nombre de lits d’hôpital et d’unités de soins intensifs disponibles par endroits. Pas d’autre précision pour l’instant donc nous ne savons pas encore ce qu’il en sera pour la ville de New York.

Malgré tout, l’éloignement avec nos familles et nos amis français nous pèse, surtout face aux incertitudes liées aux voyages internationaux à court et moyen terme. Heureusement que nous avons pu passer deux semaines en France en janvier.