Election day

Vivre de l’intérieur les élections américaines de cette année est fascinant. La veille d’Election Day, le 6 novembre, des magasins se sont barricadés en prévision de réactions houleuses de supporteurs du parti perdant. Une scène surréaliste pour une démocratie occidentale. Pendant les jours suivants, la 5e avenue était bordée de grandes plaques de contreplaqué que la plupart des boutiques avaient apposées sur leurs vitres. Le périmètre autour de la Trump Tower sur la même avenue était complètement bouclé. Un homme revêtu d’un t-shirt « I have paid more income taxes than Trump » (j’ai payé plus d’impôt sur le revenu que Trump) se fait prendre en photo devant les barrières par sa femme. Le jour même de nombreux passants portaient un autocollant « I voted » collé sur leur manteau ; les jours suivants, quelques uns arboraient un autre plus grand « Trump/Pence Out Now! »

Le reste de cette semaine fatidique s’est passé dans l’expectative, passant progressivement de l’incrédulité des premiers résultats – la large victoire démocrate que la plupart des sondages avaient laissé présager a rapidement volé en éclat, plusieurs États que les Démocrates pensaient conquérir ou reconquérir, tels l’Ohio, la Floride, voire le Texas, sont restés dans le giron de Trump – à un soulagement de plus en plus perceptible, au fur et à mesure que certains États clés intégraient les votes par correspondance et que la balance dans plusieurs d’entre eux penchait progressivement vers Biden. L’apothéose a eu lieu samedi de la semaine dernière (le 07) où, peu avant midi, alors que nous faisions des courses dans le quartier, des cris de joie ont commencé à se faire entendre. Bientôt des clameurs étaient repris d’un peu partout, tandis que les voitures klaxonnaient à qui mieux mieux – je veux dire, encore plus que d’habitude. La Pennsylvanie venait de publier officiellement ses résultats et d’accorder ses grands électeurs à Biden, lui assurant la victoire. Le soleil aidant – le week-end dernier était quasi estival avec un grand soleil et des températures atteignant les 25°C – les gens se congratulaient dans la rue, s’apostrophaient depuis les fenêtres en criant leur joie, un homme rayonnant courait avec une bouteille de vin pétillant à la main. Des scènes de liesse semblables ont eu lieu dans d’autres grandes villes à forte majorité démocrate, comme Washington D.C. (la ville qui a voté à plus de 92% pour Biden, un record) ou Philadelphie. Le soir, des gens dansaient en pataugeant dans la fontaine de Washington Square. Une ambiance quelque part entre un mariage et une victoire en finale de coupe du monde.

Depuis, le pays continue de vivre une situation inédite, comme s’il avait glissé dans un monde parallèle à un moment donné, peut-être en fait depuis le 20 janvier 2017 et la prise de fonction de Trump. Un monde parallèle où rien ne serait impossible. Ni un président démocratiquement élu qui refuse de reconnaître sa défaite et clame que seule une fraude massive dont il n’y aucune preuve pourrait lui avoir « volé » sa victoire évidente. Ni son staff aligné sur cette position officielle – conférence de presse incroyable de Mike Pompeo qui annonce avec sérieux que le gouvernement est en train de préparer le 2e mandat de Trump avant de lâcher un petit sourire, probablement devant l’air incrédule du parterre de journalistes auquel il était en train de s’adresser, presque par inadvertance et dont on ne sait pas bien s’il s’agissait d’un sourire de moquerie ou d’excuse. Ni Mitch McConnell – leader de la majorité républicaine au sénat – majorité qui n’est d’ailleurs pas confirmée, dans l’attente d’un second tour en Géorgie début janvier – qui approuve publiquement la position de Trump, en faisant de facto la position de l’ensemble du Parti Républicain. Bon c’est probablement le moins surprenant de l’histoire, quand on sait que le même McConnell, anti-écologiste notoire généreusement financé par les compagnies pétrolières et malheureusement fraîchement réélu sénateur du Kentucky, est le même qui a empêché Obama de nommer un juge à la Cour Suprême peu avant la fin de son mandat et autorisé Trump à faire exactement la même chose quatre ans plus tard, inventant et appliquant des lois ou usages qui n’existent nulle part et maquillant le tout sous des arguments fallacieux. Ni une foule de supporters de Trump qui défile dans les rues de la capitale en répétant des éléments de discours sans la moindre ombre de preuve (les élections sont truquées, Trump a gagné, les Démocrates feraient tout pour voler une élection aux Républicains, et j’en passe), certains jurant même qu’il faudrait presque leur passer sur le corps pour que Biden devienne président. Les USA rendraient actuellement des points à une république bananière. De quoi seront faits les deux prochains mois qui nous séparent encore du 20 janvier 2021, jour qui doit être celui de l’intronisation de Biden, la main sur la Bible ? On en vient à souhaiter voir se produire ce qui devrait être une évidence ne soulevant aucune question. Est-ce qu’un deus ex machina va finalement faire plier Trump et lui faire accepter sa défaite – concept au combien infamant car le voilà « loser » – en lui faisant voir qu’il utilisera mieux son énergie à préparer les élections de 2024, permettant un semblant de transition avec la nouvelle équipe ? Est-ce que celle-ci trouvera la Maison Blanche en ruine (métaphoriquement), après que l’équipe sortante aura appliqué la politique de la terre brûlée ? Est-ce que Trump va démissionner peu avant la fin de son mandat, et céder la place à son vice-président, dans l’unique but que celui-ci l’absolve de ses délits (apparemment Trump s’est renseigné et ne peut pas s’auto-absoudre, mais il n’a rien à se reprocher donc tout va bien), bloquant ainsi toute poursuite judiciaire postérieure à la fin de son mandat ? Est-ce que la quasi moitié pro-Trump du pays va se révolter et déclencher une sorte de nouvelle guerre de sécession ?

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