Le temps retrouvé

Ce confinement est un temps en lui-même et non une période, car on n’est jamais sûr de bien en identifier la fin. Celle-ci est repoussée d’annonce en annonce – en tout cas à New York – et même lorsqu’une date sûre semble enfin se dégager, un deuxième temps tout aussi incertain s’insère dans la trame du premier, au sens où le déconfinement va être long et s’annonce lui-même comme un moment à part entière, intégré à ce « temps du Covid » dont on n’a pas fini de parler. Cette situation inédite bouleverse le temps tel qu’il se vit normalement chaque année à la même période : fêtes religieuses (Pâques, le Ramadan et l’Aïd El-Fitr, Pessah), temps forts scolaires qui rythment la vie des écoliers, des étudiants et de leurs parents (examens, vacances scolaires), saisons (le printemps, les arbres en fleur, l’allongement du jour et ce que cela signifie habituellement pour nous : sortir, profiter du soleil), jours fériés et ponts, paiement des impôts, préparation des vacances d’été. Tous ces repères habituels se dissolvent, car tous les jours se ressemblent depuis deux mois, si ce n’est la distinction entre jours travaillés et jours non travaillés, et aucune activité ne vient rappeler que l’on avance dans l’année.

Certains le considèrent comme un temps perdu, des mois « blancs », du fait d’un arrêt d’activité commerciale, d’une perte d’emploi, d’une perte d’envie, d’une baisse de morale, bref une perte de temps dont on attend la fin avec impatience. D’autres, au contraire, le mettent à profit et le considèrent comme un temps retrouvé, par exemple pour se consacrer à une activité jusque là sans cesse repoussée, par « manque de temps » bien sûr, ou encore pour passer plus de temps avec ses « co-confinés » (conjoint, enfants, parents), bref consacrer une partie de ce surcroît de temps qui leur est offert par un concours de circonstances extraordinaire.

Mais plus que du temps physique, c’est avec le temps émotionnel que chacun doit composer. Toute cette période où l’on se retrouve cloîtré chez soi fait peur et l’on craint de s’ennuyer, d’avoir trop de ce temps dont on ne sait que faire. C’était au début du confinement, ce déluge de blagues et de courtes vidéos, que chacun compose ou partage, pour exorciser cette peur et tromper un ennui réel ou supposé. Puis, au fil des semaines et des initiatives d’organismes culturels (musées, opéras, etc.) et d’éducation (universités, plateformes de formation en ligne), une profusion, un amoncèlement inouï d’opportunités facilement accessibles, car mises à disposition gratuitement via Internet, que l’on n’a sans doute jamais autant sollicité, se fait jour. Paradoxalement, et ironiquement, à force de vouloir occuper et compenser ce temps soudainement disponible, on se retrouve avec l’excès inverse d’une surenchère d’occupations, si bien que plusieurs années de confinement, si pas plusieurs vies, ne suffiraient pas à épuiser ce nouveau champ des possibles.

Chacun se retrouve à devoir réapprendre à maîtriser son temps. La frontière « pro/perso » s’est considérablement estompée pour tous ceux qui télétravaillent ou qui étudient. Les parents doivent canaliser leurs enfants et leur réapprendre à structurer leur apprentissage. Tout ce temps n’est pas exclusivement à soi, il faut encore en consacrer une part, et probablement davantage qu’avant le confinement , aux autres – collègues, amis, famille, aussi bien les « co-confinés » que les proches qui, sans mauvais jeu de mot, sont trop loin pour qu’on puisse leur rendre visite, a fortiori quand on est expatriés.

De tout, il resta trois choses:

La certitude que tout était en train de commencer,

La certitude qu’il fallait continuer,

La certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé.

Faire de l’interruption, un nouveau chemin,

Faire de la chute, un pas de danse,

Faire de la peur, un escalier,

Du rêve, un pont,

De la recherche…

Une rencontre

Fernando Pessoa

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