Les lieux intermédiaires

Autour du quartier d’Astoria où nous habitons, il existe deux lieux – quartiers ou portions de quartiers – que je qualifie d’intermédiaires, au sens où ils constituent un espace propre, souvent plus vide et plus pauvre d’ailleurs, entre deux quartiers plus animés et à l’identité plus affirmée. N’étant pas urbaniste, je ne sais pas quel est le vocable le plus approprié pour les désigner, si tant est qu’il y en ait un.

L’un se situe entre Astoria et Long Island City au sud et correspond à peu près au quartier de Dutch Kills – qui, administrativement, fait partie de Long Island City – surtout du côté de Northern Boulevard et autour de la 21st street.

Lorsqu’on s’y promène, les passants se font plus rare. Il y a peu de commerce, sinon une quantité incroyable de petits garages automobiles, dont neuf dixièmes sont tenus par des Hispanos et le reste par des Bengladais. Je n’ai pas encore vu à New York une seule chaîne de réparation de voiture, alors qu’on n’a quasiment plus que ça en France (Speedy, Midas et consorts). Ici, le petit garage familial est roi. On en voit parfois dix ou plus alignés les uns à la suite des autres, certains pas plus larges que le rideau de fer de leur garage, d’autres plus vastes avec une installation de lavage de voiture longue comme un corridor. On se croirait dans une ville médiévale, où chaque guilde avait sa rue. Il faut voir le personnel s’activer autour de chaque voiture prête à être livrée au client, ou bien de celles qui sortent des installations de lavage, à deux ou trois par voiture, en train de la laver à grande eau, de la savonner du toit au châssis ou de la briquer centimètre par centimètre extérieur comme intérieur avec des peaux de chamois. Les bagnoles en ressortent plus brillantes qu’à l’issue de la chaîne de fabrication à l’usine.

Le reste de cette zone est constituée sommairement d’entrepôts en brique plus ou moins délabrés et toujours vides et, vers la 21e rue, de lotissements d’immeuble que l’on devine à loyers modérés. Les rues et les trottoirs ne sont pas entretenus et se défoncent au fur et à mesure du trafic. L’endroit ne craint pas, non, c’est juste un creux entre deux bosses. Je ne serais pas étonné que, dans quelques années, ce quartier soit démoli portion par portion et remplacé par des immeubles de bureau ou résidentiels flambants neufs, comme il s’en construit autour de le la ligne de métro aérien, N/W quelques blocs plus au sud.

Cette zone continue le long de Northern Boulevard et s’y peuple de grandes surfaces commerciales – le m² doit y être moins cher – et d’un concessionnaire pour à peu près toutes les marques automobiles vendues aux US. L’endroit fait cette fois office de tampon entre Astoria au nord et Sunnyside au sud. Il est frappant de constater comment, une fois franchi le pont ferroviaire qui sépare les deux quartiers, on bascule sans autre transition d’une zone commerciale sans charme côté Astoria à un quartier résidentiel soigné, pour classe moyenne prospère qui aspire au calme, avec maisons fleuries et allées ombragées, à Sunnyside.

L’autre quartier intermédiaire se situe à l’est d’Astoria, au niveau de Woodside.

Nous y sommes passés récemment en nous rendant à la boulangerie-pâtisserie Cannelle à Jackson Heights. Un jour je comprendrai peut-être pourquoi une des meilleures pâtisseries françaises de New York s’est établie dans ce trou, donnant sur le parking d’un supermarché en plein quartier résidentiel, loin de tout, sauf de l’aéroport de La Guardia avec, en temps normal (c’est-à-dire pas maintenant), les avions en phase d’atterrissage qui passent presque à la verticale à cent ou cent-cinquante mètres au-dessus des têtes. D’abord à nouveau des résidences à quartier modéré, quelques petites boutiques le long des avenues, et des habitants qui ne respirent pas la richesse. Puis, en continuant sur la 31e avenue, on tombe sur un non-lieu, passant au-dessus de certaines voies d’une autoroute, en-dessous d’autres, avec de l’eau qui suinte du tablier, encore quelques garages improbables. L’endroit doit être en bas de la liste de maintenance de la voirie et du service de ramassage des ordures. Quelques blocs plus loin, arrivés à Jackson Heights, la vie normale reprend son cours avec des maisons proprettes, des habitants qui s’occupent de leurs jardins, et leurs voitures garées le long du trottoir ou dans l’allée menant à leurs garages. Chaque quartier apparaît comme une poche, séparé des voisins par une couture dont personne ne s’occupe.

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